Some people see things that others cannot. Tales of Mystery and Imagination. “The oldest and strongest emotion of mankind is fear, and the oldest and strongest kind of fear is fear of the unknown” (H.P. Lovecraft).

Claude Vignom: Le convive des trépassés

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L'empereur Frédéric Bartaronsse, dûment chapitré par te grand conseil de Venise, venait, après bien des refus, de rendre hommage à Sa Sainteté le pape Alexandre III, lequel, peur pénitence de sa rébellion et d'une foule d'antres très-détestables péchés, l'avait envoyé en terre sainte combattre les iniièlefl.

Or donc, quand il fut décidé à partir, Frédéric envoya dans tout son empire une grande foule de hérauts d'armes pour appeler et convoquer, près de lui, tout d'abord le ban et l'arrière-haa de ses hauts barons et de ses hommes liges ; puis, tous les boa» bourgeois de ses bonnes villes, et finalement tous* ses loyaux et fidèles sujets, nobles et roturiers, boupgeoiset vilains.

Beaucoup arrivèrent au premier appel et prirent la croix de grand cœur pour suivre leur empereur en Palestine ; mais beaucoup aussi firent répéter la convocation deux fois, parce qu'ils préféraient ensemencer leurs terres et garder leur foyer à chevaucher pair monts et par vaux dans des pays inconnus, et mieux aimaient gagner des indulgences à dire des Ave Maria sous le porche de leur église, que pourfendre les Sar-rasins vers Damas ou Saint~Jean-d'Acre.

Cependant, peu à peu, tous les bons Allemands en état de porter les armes furent amenés sous la bannière orange et noire de Barberousse, et prirent la route de l'Asie pour aller se faire décimer par la famine, la peste et le feu grégeois. Et, pendant ce tempsr là, pendant de longues années que l'Allemagne attendit ses enfants et son empereur qui ne devaient jamais revenir, tout alla vraiment au plus mal dans l'empire.

D'abord, dans les campagnes les bras forts manquaient pour travailler la terre, et les moissons, cultivées par les vieillards et les enfants, ns venaient point à bien ; dans les villes et dans les châteaux forts, les seigneurs, toujours en guerre les uns contre les autres, détruisaient les édifices et ruinaient le commerce; sur le Rhin, partout les communications étaient coupées et la navigation interrompue. Pour comble de malheur, il semblait que tous les esprits malfaisants qui hantaient alors les contrées germaniques, sans nul égard pour le pieux dévouement des croisés , eussent redoublé de rage et d'adresse pour tourmenter les vieillards infirmes et les pauvres veuves.

Jamais peut-être les gnomes et les lutins des forêts de Hartz et du Niederwald ne se montrèrent plus remuants et ne firent de plus méchants tours aux ménagères qui gardaient seules leurs chaumières, ou aux voyageurs attardés dans les chemins; jamais les fées de la Lorely ne furent plus cruelles et plus décevantes aux pêcheurs et aux bateliers; jamais enfin les fantômes, les stryges et les vampires des bords du Danube ne dormirent moins tranquillement dans leurs tombeaux : enfin, c'était une véritable désolation !



Heureuses encore étaient celles des ménagères dé-
laissées par leurs époux qui voyaient grandir auprès
d'elles quelque beau garçon déjà fort et bientôt capable
d'être le chef de sa famille ! Celles-là prenaient bon
courage, dans l'espoir que bientôt les affaires mieux
gérées ou la charrue plus fermement conduite ra-
mèneraient l'aisance en leur maison.

Mais quelle douleur aussi, si ces fils, dernier espoir
d'une famille entière, montraient de mauvais senti-
mente ou s'adonnaient au vice et à la paresse, faute
d'une main puissante pouf les maintenir ou les châtier !

Et voilà pourquoi pleuraient et se lamentaient deux
pauvres femmes du village d'Arnsberg, situé sur les
confins de la forêt noire.

« Ah ! Barbel, ma commère, disait l'une en s'es-
suyant les yeux, qu'ai- je fait au ciel pour avoir dans
ma famille un killecroff ? Car, Dieu me le pardonne,
ajouta-t-elle en se signant, n'est-il pas évident que
Fritz est un killecroff, à voir la manière dont il mange,
dont il boit, et dont il bat ses frères et tous les enfante
du village?

— Margareth! ma bonne Margareth, répondait l'au-
tre avec des sanglots, ne blasphémez pas Dieu et ne
maudissez pas votre fils ! Hélas! si Fritz était un kille-
croff, Hermann, mon 61s, en serait donc un aussi, car
dans toute la contrée lui seul est capable de tenir tête
à Fritz sous le rapport de la brutalité et de la glou-
tonnerie ! Mais chacun sait que ces killecroffs, ou en-
fants changés, sont des rejetons du diable, nés des
femmes possédées, et introduits par ses suppôts dans
les familles à la place des enfante véritables. Or, dites-
moi, qu'avons-nous fait, vous et moi, pauvres veuves
dont les maris sont en terre sainte à combattre les in-
fidèles, pour voir nos fils changés par le diable ou les
siens (i)?

Margareth soupira.

— Ah! ma chère Barbel, jamais peut-être il n'y a
ou tant de killecroffs en Allemagne qu'à présent ! Sou-
venez-vous de celui de D*", qui mangeait autant que
deux manouvriers, criait et battait les voisins tout le
jour, et ne savait rire que s'il arrivait uo malheur
dans la maison !

—Et de celui de K*", près d'Halberstadt, Margareth,
qui dès sa naissance ne laissait pas une goutte de lait
à sa mère pour son jumeau et tarissait encore cinq
nourrices ! Mais, grâce à Dieu, de celui-ci on en fut
bientôt débarrassé, car son père, ayant pris les bons
conseils de ses amis et de ses parents, l'emporta à
Halberstadt pourrie vouer à la benoîte Vierge Marie,
et comme il passait sur un pont, les diables se mirent
à danser sur l'eau et à appeler l'enfant : « Killecroff!
Killecroff ! * L'enfant, qui était dans [un panier, et
qui jusqu'alors n'avait ni bougé ni proféré un mot,
ayant six mois à peine, se mit à s'agiter et à crier :
« Oh, oh, oh, oh ! — Killecroff, killecroff, où vas-tu?
lui crièrent les diables. — Je vais à Halberstadt pour m'y
faire bercer,» répondit le diabolique nourrisson. Ce que
voyant son père, qui était bon chrétien, comprit bien
ce qu'était le marmot, et se signant dévotement, il jeta
bien vite à l'eau le panier, l'enfant et tout. Puis il s'en
retourna faire pénitence.

Les deux commères se signèrent à leur tour et levè-
rent les yeux au ciel.

« Ah ! seigneur Dieu ! murmura Margareth en re-
prenant son fuseau qu'elle avait laissé tomber; non !...
ma chère Barbel, il faut l'espérer, nos enfants ne sont
pas des killecroffs!...

Certes, si quelque sage recteur eût trouvé d'abord

bien sévère le jugement des deux prudes femmes sur
leurs enfants, il aurait fini par penser presque comme
elles, rien qu'à voir le visige renfrogné et farouche des
deux garçons, en ce moment occupés à s'administrer
force taloches et coups de poings.

C'étaient bien les deux plus affreux drôles qu'on pût
voir, et les deux plus diaboliques sacripants de toute
la contrée. Ils se disputaient alors lie cadavre d'un
vautour que chacun d'eux prétendait avoir tué, et les
horions pleuvaient dru comme grêle, accompagnés
d'injures et de blasphèmes.

L'aîné avait seize ans, et le plus jeune quinze;
mais ils étaient singulièrement forts pour leur âge ; ce
qui guère mieux ne valait, disaient les pauvres mères,
car ils n'employaient leur force et leur adresse qu'à
tordre le cou aux volailles des voisins pour en faire
ripaille, à voler des cruchons de bière, et à jouer à
jeux de vilains.

Fritz était un grand gaillard à charpente forte et
osseuse, à tète déprimée, à jambes torses et presque
cagneuses. Une épaisse chevelure rouge lui tombait
sur le front et se mêlait aux poils touffus de ses sour-
cils, qui laissaient voir tout juste la prunelle fauve de
deux yeux vairons et égarés. Au-dessous de ces yeux,
un nez en bec d'oiseau de proie surmontait une bouche
tordue à dents entrecroisées, qui achevait de donner
au fils de la pauvre Margareth une horrible physio-
nomie.

Hermann, le plus jeune des deux chenapans, était
un gros garçon, carré par le faite et par la base, dont
la figure était plutôt bestiale que farouche. Sa lourde
tête, supportée par une forte encolure, était éclairée
par deux yeux bleu- faïence et ombragée par une per-
ruque d'étoupes magnifiquement emmêlées. 11 avait
les joues rebondies et hautes en couleur, les cils et les
sourcils blond fade, et la bouche lippue. La gourman-
dise et l'ivrognerie étaient ses vices principaux, et pour
im pot de bière et une tranche de lard, il se vendait
corps et Ame à Fritz le bandit.

A jeun, quand il voyait pleurer sa mère et sa pe-
tite voisine Ketha , la soeur de Fritz et sa promise à
lui, il jurait bien de s'amender : mais, bast! le repen-
tir ne durait pas longtemps, car ce mécréant de Fritz,
lui apprenait à profiter d'un moment de confiance pour
voler les écus ou les vivre*, et noyer le repentir dans
quelque franche lippée.

Quand les deux mères, à bout de sermons et lasses
de larmes, eurent reconnu toute leur impuissance à
remettre leurs fils dans le droit chemin, les exorcistes
du voisinage s'en mêlèrent et adjurèrent le diable d'a-
bandonner les Killecroffs.

Mais, mons Satan tenait à son bien, car ni les prières
ni les exorefrmes ne changèrent les mécréants. Ils
semblaient chaque année devenir plus ivrognes, plus
voleurs et plus malfaisants.

Souvent on avait entendu dans les taudis dont ils fai-
saient leurs repaires, des bruits étranges et mal son-
nants pour un chrétien fils de bonne mère. Aussi,
chacun dans le village désirait-il vivement être délivré
des killecroffs.

Ils braconnaient, pillaient et incendiaient. Mais la
justice seigneuriale s'émut enfin de tant de forfaits.
Fritz fut saisi par les^ hommes d'armes du baron
d'Halberstadt, comme il venait de tuer un garde-
chasse; et peu après son corps pendu haut et court
flottait au gibet pour servir d'exemple à son bon
compagnon.

Ce que voyant, Hermann jugea prudent de déguer-
pir et de donner quelques preuves de repentance. 11
alla donc à la ville pour apprendre l'état de son père,
qui était tisserand avant de partir pour la terre sainte.

On laissa pendant longtemps Je cadavre de Fritz
suspendu au gibet, comme témoignage de la puissance
du seigneur d'Halberstadt; puis enfin, le bourreau le
dépendit el l'enterra dans un vieux cimetière aban-
donné.

Quand Hermann revint avec sa maîtrise de tisse-
rand, le souvenir de l'exécution était encore vivant
dans toutes les mémoires; il comprit qu'il ne fallait
point s'attaquer aux gens ni aux propriétés, s'il ne
voulait rejoindre Frilz.

Il avait d'ailleurs dépassé sa dix-neuvième année,
et savait que les docteurs assurent « que les kille-
crofls ou suppositi n'atteignent jamais vingt ans. »

A son retour donc, il se fit passer, autant qu'il put,
pour un bon tisserand, tranquille, adroit, et faisant
vite son aune de toile. Il semblait avoir oubliée la ville
ses habitudes de violence et de rapine; mais il était
hors de son pouvoir de se contenir en face d'un cru-
chon de bière, et de voir l'enseigne d'une taverne sans
y entrer pour déguster le vin du Rhin, jusqu'à ce que
sa tête troublée et ses jambes titubantes n'eussent
guère la puissance l'une de le conduire et les autres
de le porter.

Malgré ces apparences de conversion, Ketha ne se
décida pas facilement à épouser son fiancé. Elle pleura
beaucoup; mais il fallait bien donner un appui à sa
mère; c'était œuvre pie, d'ailleurs, que d'achever la
conversion de cette Ame égarée.

Le mariage se fit sans éclat, et les jeunes époux
allèrent s'établir dans la vieille maison de maître Her-
mann, le père, qui était mort en terre sainte.

Cette maison, située à quelque distance du village,
était construite sur pilotis, et ne renfermait au rez-de-
chaussée qu'une entrée fort étroite, qui formait la
cage de l'escalier et une sorte de cellier sombre où
l'on serrait les provisions. En haut de l'escalier se
trouvait l'unique chambre d'habitation de ce pauvre
logis. Un grand lit à colonnes, un bahut, une large
cheminée à manteau, au-dessus de laquelle étaient
accrochées quelques armes rouillées, et enfin un mé-
tier de tisserand, formaient tout le mobilier. C'est là
qu'avaient vécu de père en fils les aïeux d'Hermann,
tous tisserands de leur état; et c'est là que devaient
vivre, en travaillant, Ketha et son mari.

Tout alla bien pendant quelque temps, parce que les
mères avaient enrichi le jeune ménage de tout ce qui
leur restait et que le tisserand avait gagné quelques
écus à faire de la toile; mais une si belle conduite ne
pouvait durer de la part de l'ancien compère de Fritz,
le pendu.

Bientôt Ketha remarqua que le métier restait im-
mobile des journées entières, et que son mari, en al-
lant à la ville prendre du fil ou porter de la toile, dé-
pensait plus en un jour à boire qu'il n avait gagné
dans une semaine. Peu à peu la gêne remplaça l'ai-
sance; car, les remontrances exaspérèrent le tisserand,
au lieu de le convertir.

Vers le môme temps, Margareth, la mère de Kelha,
mourut, et Barbel vint prendre place au foyer de son
fils. Alors Hermann, voyant au logis une bouche de

plus à nourrir, prit sa maison et sa famille en horreur;
il n'y vint que pour y boire et y manger quand il
n'avait plus d'argent, et emporter tout ce qu'il pouvait
vendre pour payer de nouvelles orgies.

Les pauvres femmes priaient et pleuraient.

Quand Hermann rentrait après des semaines en-
tières d'absence, ivre, chancelant, abruti, c'était pour
passer comme un fleau'dans son ménage, battre Ketha
qui n'avait point d'argent à lui donner, injurier sa
mère, et se faire maudire du village tout entier, à
cause de ses débauches et de ses déprédations.

Un soir Barbel, sa pauvre mère, vieillie et courbée
moins par l'âge que par les chagrins, comptait en gé-
missant les dernières ressources de la famille :

« Ah 1 ma chère enfant, disait-elle à Ketha, le Sei-
gneur nous a réservées à de rudes épreuves, et sa
main a été bien pesante sur nous! Voici ta bonne
mère Margareth qui vient de mourir de chagrin, pour
avoir vu six mois durant le corps de son killecroff de
fils suspendu à la potence. Et moi, grand Dieu ! suis-je
donc destinée à mourir aussi de honte et de douleur?
— car, si Hermann continue à vivre en mécréant,
certainement verrai-je aussi son cadavre balancé par
le vent à la pointe du gibet !

— Chère mère, ne désespérez point ainsi, reprenait
Ketha : Dieu touchera encore une fois le cœur d'Her-
mann. — Voici, Dieu le garde ! sept jours et sept

nuits que ne l'ai vu mais quand il reviendra,

croyez-vous qu'il pourra sans repentir entendre nos
plaintes et voir notre douleur?

En cet instant, une voix rauque et avinée se fit en-
tendre dans le lointain; cette voix, à peine distincte,
avait pourtant été bientôt reconnue par les deux
femmes. Elle psalmodiait, en nasillant, une vieille
chanson bachique, sorte de drame à deux personnages
où un pénitent et un ivrogne qui se rencontrent en-
treprennent mutuellement de se convertir l'un à la
vertu des anachorètes et l'autre à la libre expansion
des pourceaux d'Epicure :

— Qui es-tu, toi qui vas chantant?...

— Qui es-tu, toi qui t'ennuies?

— Je suis un pénitent
Qui va pleurant sa vie.

— Je la pleure sans fin !

— Tes motifs sont pieux ?

— J'entends lorsque le vin
Me ressort par les yeux I...

Barbel et Ketha se signèrent en pleurant. On sen-
tait que cette voix rauque, traînante, heurtée, appar-
tenait au dernier degré de l'ivresse, et que les jambes
amollies du tisserand suivaient une route incertaine.

Mais peu à peu la voix se rapprochait, et les pa-
roles devenaient plus distinctes :

— Sais-tu qu'il faut mourir?

— Je veux mourir... à table !

— Crains un triste avenir,
Ce n'est pas une fable !

— Je ne craio6 que la soif 1

— Tu dois craiudre la mort !

— Je bois tant que j'ai soif,
Et quand j'ai bu... je dors'...

— Songe donc a mourir !

— J'y songe quand j'y pense !

— Tu dois t'en souvenir
Et fairo pénitence.

— m^.

— Je 1* fais très-souvent. ..

— Tu ne la fais jamais !

-~ ..... Quand je n'ai pas d'aifas!*
Pénitence je fais !•*•••

Bientôt les pativres femmes toutes tremblantes en-
tendirent des pas lourds et inégaux frapper le pavé
de la cour et la porte crier sur ses gonds :

— Je jeûne tous les jours.

— C'est ce qui te rend blême !

— Ne doit-on pas ton jours
Jeûne* dans le carême?

— ... Je ne fat» qu'un festin!
— . Tu fais donc ton devoir 1

— Je commence au matin.-*-
Et je finis le soir !

Hermann montait l'escalier; il poussa rudement
a porte et fit soa entrée en chancelant; puis, sans voir
sa femme et sans saluer sa mère, il alla tomber comme
une masse inerte sur un escabeau. Sas vêtements
étaient débraillés et souillés de vin et de boue ; ses
yeux larmoyants jetaient autour do lui un regard
vague.

(k Oh! la femme! cria-t-il en jurant, où est mon

souper? Je veux mon souper moi! N'aaes-

vous point eu le temps de dresser la table, madame la
paresseuse? »

Ketha essuya ses larmes, et eheueba vainement la
force de répondre*

« Hé! la belle prêcheuse l aves-vous la pépie? ou
mons la diable «n'auraiMl fait la grâce 4e ¥ous tordre
la langue, que vous ne sonnet mot?

— Mon fils, dit enfin Barbai après un effort, tai-
ses- voua et laissez votre femme tranquille!...-.. Vous
n'avez que trop soupe, et loin du logis, on pan vous
inquiète ce qui garnit la huche au pain!.....

— Hum!.... qu'est ceci? grommela Hermann sans
trop se rendre compte encore du sens de l'admonition
maternelle ;— suis-je donc, on non, le maître céans?...
Pas de caquets, les femmes!.,.. Et qu'on me serve à
boire, dà! »

— Taisez -vous, vous-même, mon fils! s'écria
Barbel indignée; votre femme et votre mère ruinent
leur santé à filer tout le jour, et ne parviennent point à
gagner leur vie et la vôtre; —le temps est venu enfin
de reprendre le métier et de faire quelques bonnes
aunes de toile! — Ce n'est point ici lieu de beuverie,
et n'avons point de cause de réjouissance puisque,
loin de devenir un bon chrétien, persistez à rester un
sale ivrogne sans pitié ni respect pour nous? »

— Au diable soient la mère et la femme ! vociféra
l'ivrogne furieux en faisant trembler la maison tout
entière d'un formidable coup de poing sur la table
massive qui occupait le milieu de la chambre. —
Or ça! laquelle des deux va aller me quérir à boire,
les commères? »

Cette exclamation fut suivie d'un instant de silence,
et ce silence avait quelque chose de solennel : la vieille
tournait son fuseau au coin de l'âtre sans feu avec un
mouvement fébrile; Ketha tremblait et pleurait in-
certaine entre l'obéissance et la révolte.

— « M'obéirez-vous enfin! suppôts d'enfer? cria
Hermann avec un rugissement; — m'obéirez-vous,
ou je cogne!... »



La vieille Barbel leva au ciel deux yeux glauques,
où l'on aurait pu voir perler deux larmes sanglantes.

— «Ne bougez ma fille, dit-elle d'une voix trem-
blante à Ketha qui se levait. »

Hermann bondit comme une bête féroce, s'élança
vers sa mère, la saisit par les épaules et la jeta sur les
marches de l'escalier.

— « Tonnerre! C'est donc vous, vieille fée, vieille
sorcière, qui enseignez l'insubordination à ma femme!
Dehors! dehors! et vite! Courez au sabbat, et puisse
Satan vous rôtir vous et votre manche à balai ! »

Et comme la pauvre mère se soulevait à grand'-
peine, il l'enleva de nouveau, la traîna à demi morte
sur les degrés, la poussa dehors en jurant, et malgré
le froid, malgré la nuit, il ferma rudement la porte.

— « Au diable ! » dit-iL

11 remonta dans la chambre d'un pas mal assuré.

— «Avons, maintenant! la belle mijaurée, reprit-il
en cherchant Ketha du regard ; obéisses, et vite trou-
ves-moi le chemin de la cave ! — Mais, du diable ! se-
rait-elle déjà partie? Ce que c'est que de faire sentir
le mors à ces diseuses de patenôtres!.... — « le ne la
vois point! »

En cet instant l'ivrogne heurta du pied un corps
inerte ; c'était Ketha qui était tombée évanouie d'hor-
reur sur le carreau.

Alors Hermann, seul dans sa maison désolée, en
face de sa femme inanimée , se sentit marqué du
signe de Caïn; la peur se fit jour à travers les fu-
mées de l'ivresse, et il s'enfuit comme un -maudit.

A quelque distance de son logis il rencontra sa mère
brisée, meurtrie, sanglante, qui s'accrochait aux ron-
ces du chemin pour aller mourir chez le curé du
village. La pauvre vieille leva une main au ciel en
apercevant Hermann, et d'une voix de prière :

— a Dieu vous pardonne, mon fils, murmura-t-
elle. »

L'ivrogne erra longtemps dans la campagne en prose
à une sorte de délire où se mêlaient les images de la
réalité et les fantômes enfantés par les dernières va-
peurs de l'ivresse.

Tantôt il lui semblait que mille démons le poursui-
vaient de cris discordants et de grimaces hideuses;
tantôt c'étaient sa mère et sa femme, pâles victimes
qui imploraient sa pitié, ou, lasses de prier en vain,
demandaient à Dieu le châtiment de leur bourreau;
tantôt enfin c'était le gibet d'Halberstadt qui se dres-
sait menaçant devant lui, et le cadavre de Fritz qui se
débattait au sommet, comme dans les angoisses d'une
éternelle agonie.

Bientôt cette dernière naUueination prit sur som
esprit un empire étrange.

11 hit sembla que le fatal gibet l'attirait invincible-
ment et qu'en dépit de sa volonté et de ses efforts,
chaque pas l'en rapprochait davantage.

Puis, lorsqu'il en fut tout proche, il vit Fritz s'en
-détacher tout à coup à force de gesticuler, et il sentit
la main qui avait frappé sa mère, serrée par la main
sèche et froide de son compagnon de débauche comme
par un élau.

Alors, il fut entraîné en une ronde immense où
dansaient avec fureur des milliers de figures fantas-
tiques et eflrayantes. Tous les pendus que le gibet avait
portés s'étaient donné rendes-vous pour une orgie
infernale, àja clarté douteuse de la lune prête à dispa-
raître.

Il y avait là tous les bandits qui jadis avaient dé-
solé la contrée, et dont les squelettes s'entrechoquaient
au bruit grinçant d'un horrible rire.

Puis, les assassins dont les corps étaient tout dé-
charnés, tandis que leurs bras et leurs mains gar-
daient l'apparence de la vie et restaient souillés d'un
sang ineffaçable.

Tous ces spectres, vomis par l'enfer, dansaient
avec rage une danse irrégulière, folle, saccadée
convulsive ; Hermann était entraîné par le kille-
crofTdans cette horrible ronde, et sans force de ré-
sistance , sans volonté , sans énergie , il suivait en
criant la foule vertigineuse qui s'enroulait en spirale ,
au pied du gibet. Brisé, meurtri, hors d'haleine, il
tomba enfin ; alors il lui sembla que c'était autour de
lui que les spectres dansaient en ricanant. H crut voir
leurs doigts osseux et livides le désigner comme une
victime ou comme une proie, et le cercle se resserrer
pour l'envelopper de toutes parts.

Us tournaient sans s'arrêter, sans ralentir leur
course* et comme mus par un mécanisme; et Her-
mann sentit bientôt que l'espace et l'air lui man-
quaient, car les membres froids des spectres le pres-
saient de toutes parts. C'était comme un cercle de
glace autour de sa tête, comme un poids horrible sur
sa poitrine, 11 s'évanouit.

La fraîcheur matinale calma les angoisses du tisse-
rand. II ouvrit péniblement les yeux et se retrouva
avec horreur couché sous le gibet d'Halberstadt.

Son premier mouvement fut de s'enfuir loin de ce
lieu sinistre, sans choisir sa direction, sans regarder
devant lui.

Peu à peu cependant, ses sens se calmèrent, et il
dégagea des visions de la nuit l'affreuse réalité. Mais,
bien loin de se sentir saisi par le repentir et le besoin
d'expiation, il n'éprouva qu'une brutale horreur pour
tout ce qui lui rappelait son crime. De la place où il
était, il pouvait encore apercevoir sa maison et son
village. Cette vue lui fut odieuse, et n'écoutant que
son instinct bestial il s'éloigna rapidement du pays.

Cette fois, comme il était à jeun, il suivit un che-
min direct et ne s'égara point autour des justices sei-
gneuriales.

Malgré sa hâte d'arriver au but de son voyage, et la
précipitation de sa marche, maître Hermann n'attei-
gnit que vers le milieu du jour la lisière de la forêt
Noire.

Il s'engagea dans un chemin sombre et. vigoureu-
sement creusé par les eaux pluviales, où l'ombre étiit
si épaisse, même en plein jour, qu'à peine y voyait-
on suffisamment pour reconnaître à dix pas un com-
pagnon de route.

Après quelques instants d'une marche rapide, il s'ar-
rêta devant une misérable chaumière de bûcherons et
frappa trois coups vigoureux à la porte.

Une petite vieille décrépite, & l'oeil louche et vitreux,
avança la tête par un trou garni de paille, qui servait
de fenêtre.

—Allons ça, dépêchons ma mie, cria-t-il dès qu'A
l'aperçut; — ouvrez-moi, et vite, s'il plaît au diable,
wtn conainl

La vtein* descendit, aussi lestement que pouvaient
le permettre son âge et ses infirmités-, les quelques
marches qui la séparaient du sol; puis elle souleva le

loquet de bois qui barricadait intérieurement la porte,
et maître Hermann se précipita dans la chambre.

Son premier mouvement fut de s'asseoir à la table»
souillée de vin et bordée de bancs, qui occupait le mv
lieu du logis; et comme il trouva que la vieille ne
s'empressait pas assez à le servir, il frappa dessus un»
coup de poing qui la fit tressaillir.

« Tonnerre ! dérouillez un peu votre vieille car-
casse, tison d'enfer, et me serves un bon repas 1 J'ai
marché vite et je suis à jeun.

— Seigneur ! maître Hermann, fit la vieille avec ter-
reur, comme vous êtes agité! — Mais ne vous colères
pas toutefois, car voici la soupe de mes hommes qui
bout, le lard est buit, la bière est dans les pots, et
j'entends mon Antoine qui fait son cri à l'entrée du
chemin creux. Aussi bien est-ce votre bon compagnon,
et pouvez bien l'attendre le temps d'un Ave Maria!

Et tout en tenant ce discours, la vieille tira d'an
bahut grossier quelques pots d'étain et quelques écuel*
les de bois, et les disposa sur la table pour faire pren-
dre patience à son convive.

Pendant ces préliminaires, trois hommes arrivèrent;
après s'être débarrassés avec empressement de leurs
armes et de leurs manteaux, ils s'assirrnt tous à côté
d'Hermann en jurant contre l'ingratitude des temps.

Ces trois hommes étaient maître Antoine et ses
deux fils.

C'étaient peut-être de braves gens, que maître An-
toine et ses fils; mais ils avaient une étrange réputa-
tion dans la contrée. D'abord, pour des charbonniers,
on les voyait plus souvent en chasse et en marande
qu'à faire du bois, et leur maison , tenue par une
vieille à moitié sorcière, était devenue un cabaret
assez mal famé où s'enivraient plus que de raison les
mauvais gars du voisinage.

On contait à voix basse que plusieurs voyageurs
étrangers, qui s'étaient égarés dans ces parages,
n'avaient jamais revu leur pays et que leurs manteaux
avaient parfois été reconnus sur les épaules des char-
bonniers.

Quoi qu'il en fût, les marchands forains et les colr
. porteurs n'aimaient point à s'arrêter à nuit close à
l'auberge de maître Antoine, mais on n'accusait pas
tout haut les charbonniers, car le père et les deux fils
passaient pour être redoutables à -leurs ennemis, et
faire payer cher les propos mal sonnants.

C'était dans la maison de maître Antoine qu'Her-
mann entretenait ses habitudes de fainéantise et de
débauche. Pour continuer cette vie, le tisserand était
capable de tout et c'est ce qu'Antoine avait bien com-
pris. Aussi l'aidait-il de la bonne façon à faire sauter
les derniers écus qui lui restaient, sachant bien
qu'une fois à jeun et sans un frédéric, l'ivrogne lui
appartiendrait touA entier.

Quand donc, après de copieuses rasades, Hermann
osa se vanter de ses exploits de la veille et raconter
comment il avait mis l'ordre en son logis, Antoine ap-
plaudit de grand cœur à ce trait d'énergie :

— La peste soit, dit-il, des femmes pleurardes et
geignardes qui point ne savent faire autre chose que
se plaindre et réciter des patenôtres 1... Auriez bien
fait, mon maître, tandis qu'étiez en train de nettoyer
tout bellement la place, en mettant dehors la femme
avec la mère! C'eût été bon débarras 1

— Et j'esfcdire, reprit Hans, l'aîné

c'eût été plaisir de (aire de voire bicoque une gen-
tille auberge, comme celle-ci, où en hébergeant vos
hôtes, eussiez pu vous héberger vous-même, et gratis
boire et faire ripaille tout le reste de vos jours !

— Tudicu! le conseil a son prix! et le proverbe a
raison qui dit que ne ment point fils de bonne mère !
interrompit Antoine !— Holà ! la vieille ! à boire, et du
meilleur !

— Çà, maître Hcrmann, mon compère ! buvez bien
et tâchez d'oublier que n'avez pas soupe chez vous

hier! »

Herman avala d'un trait un plein gobelet d'eau-dc-
vie. « Du diable ! s'écria-t-il, avez raison mes com-
pères! dehors les femmes! et bientôt pendrons-nous
la crémaillère sur un feu clair, car flambera bien, je
vous jure ! mon vieux métier de tisserand ! »

C'était de bon cœur que les charbonniers prodi-
guaient àleurhôli li vin et l'eau-de-vie,car ils avaient
rêvé dès longtemps de faire avec lui une association
de rapine, et sa maison, transformée en auberge,
devait faire une excellente succursale de la leur ; Hcr-
mann, d'ailleurs, avait les épaules carréesct les poings
solides : on pour rait donc se piêter mutuellement main-
forte dans l'occasion.

La vieille semblait avoir deviné les intentions de ses
maîtres, car tout en distribuant autour de la table le
vin du Rhin et l'cau-de-vie de cerises, elle ne négli-
geait point de remplir le gobelet d'Hermann plutôt
deux fois qu'une.

A mesure que l'ivresse du tisserand augmentait, sa
tête s'exaltait davantage contre la pauvre Kctha. Ses
ignobles passions, surexcitées par la boisson et l'encou-
ragement des charbonniers, l'entraînaient à de nou-
veaux crimes, et cette maison qu'il avait fuie avec tant
d'horreur, il brûlait maintenant d'y retourner pour en
chasser sa femme.

Les fils d'Antoine continuaient, à dessein d'exciter
ses instincts brutaux; tout à coup il se leva, et renversa
en jurant son gobelet encore plein.

« Eh pardieu! s'écria-t-il, point n'est besoin d'at-
tendre davantage, pour être maître en ma maison! Il
fera jour encore une heure; d'ailleurs, je sais mon
chemin, et s'il vous plaît, mes bons compères, soupe-'
rons denuin ensemble en mon logis! »

Sur quoi la vieille lui ayant apporté une bonne gourde
d'eau-de-vie, « car, disait-il, c'était lanterne pour
éclairer sa route, » il prit un bâton ferré, et, tout en
chancelant, sortit de la cabane et s'avança dans la
campagne.

Il suivit d'abord la route tracée, d'une marche avi-
née mais rapide, comme si une volonté arrêtée eût,
pour un instant, dominé les fumées de l'ivresse.

Quoiqu'il fût déjà tard, comme la journée avait été
belle, les derniers rayons du soleil brillaient d'un
splendide éclat, et la campagne était encore radieuse
de cette lumière fugitive qui dore l'atmosphère au
moment du coucher du soleil. Quelques nuages em-
pourprés mêlés de teintes fauves et de teintes plombées
en enveloppant à l'horizon l'astre prêt à disparaître
semblaient bien présager un orage prochain, mais ils
ne servaient encore qu'à faire ressortir l'or de ses
rayons pir leurs ombres foncées.

Peu à peu, l'action de l'air complétait l'ivresse du
tisserand; ses idées se troublaient, ù trébuchait à
toutes les pierres du chemin. C'était en vain qu'il
essayait de se remémora* sa route et de Ja suivre d'un
pas ferme; ses jambes flageolantes semblaient ne lui
prêter qu'à regret leur service et l'égaraient malgré
lui hors de sa route, et son esprit n'avait plus qu'une
vague perception des objets extérieurs.

Pendant ce temps-là , le crépuscule enveloppait
lentement la terre de ses voiles gris ; les montagnes
bleues de l'horizon n'étaient plus séparées du ciel que
par une ligne de feu qui jetait sur les nuages amonce-
lés des reflets cuivrés, tandis que le roulement lointain
du tonnerre annonçait l'orage.

Hermann essayait de presser le pas ; mais tous ses
efforts semblaient n'aboutir qu'à le faire tourner sur
lui-même au milieu d'un chemin qu'il ne reconnais-
sait plus. A la lueur fugitive des éclairs, il apercevait
dans le lointain les tours d'Halberstadt et le clocher de
son village : mais s'il essayait de s'orienter et d'avan-
cer dans cette direction, les tours et le clocher faisaient
volte-face et apparaissaient aussitôt du côté opposé,
comme pour se jouer de ses efforts. Tout le pays en-
vironnant dont il connaissait, depuis son enfance cha-
que site, chaque point de vue, chaque champ et cha-
que toit, paraissait tourner autour de lui et se mo-
quer de ses incertitudes et de ses étonnements.

C'était comme un vaste cercle ébranlé par un inexo-
rable mouvement de rotation, et à mesure que la nuit
descendait plus épaisse sur la terre, le cercle allait se
rétrécissant, les objets les plus éloignés ou les moins
saillants s'effaçaient dans l'ombre, et Une restait plus,
debout autour du tisserand, que les silhouettes fan-
tastiques des clochers pointus, des donjons hautains ou
des chênes gigantesques.

L'orage approchait avec une rapidité désespérante:
les nuages se pressaient les uns tur les autres, et les
éclairs de feu jaillissaient toujours plus fréquents de
leurs flancs déchirés. Le vent chassait les feuilles sè-
ches par les chemins avec des bruissements étranges,
et tourbillonnait en sifflant dans les hautes ramures.

A tous les détours, à tous les coins, des haies, ap-
paraissaient à l'ivrogne mille formes fantastiques qui
s'agitaient en tous sens pour lui barrer la route tra-
cée, l'égarer dans les hautes herbes et se rire de ses
eflorts.

Hermann s'irritait contre les obstacles et avalait de
minute en minute de nouvelles gorgées d'eau-de-vie
pour soutenir sa lutte inutile. Il frappait, avec rage, de
son bâton ferré toutes les barrières réelles ou imagi-
naires, qui embarrassaient son chemin.

« Par la mort dieu ! s'écria-t-il avec fureur, les dia-
bles ont fait un pacte contre moi! ne retrou verai-je
pas enfin mon logis?

Et tout en trébuchant il frappait de son gourdin les
troncs rabougris de quelques vieux saules qui bor-
daient un ruisseau, et dont les têtes noueuses sem-
blaient, de moment en moment, montrer derrière les
buissons du sureau et du troène, de hideux visages
de gnomes. A chaque coup, il lançait vers le ciel un
juron horrible et tentait un effort plus désespéré, jus-
qu'à ce qu'enfin, las de sa bataille, il se retournât vers
une autre issue pour chercher sa route.

Et c'était pitié de le voir, chancelant, marchant au
hasard, et tournant péniblement sur lui-même dans
un cercle déjà exploré.

Tantôt se raidissant par un reste de volonté lucide,

il s'élançait à la course et franchissait d'un bond un

long espace; tantôt il tombait épuisé et abasourdi an

pied d'un arbre ou dans la vase d'un fossé. 11 restait

alors ua moment immobile, abruti, stupéfié par les
vapeurs de plus en plus épaisses de l'ivresse, car à
chaque repos il avait recours à sa gourde d'eau-de-vie;
puis il se relevait pour chercher de nouveau son che-
min à travers les sentiers qui partageaient la campagne
et semblaient pour lui se multiplier à l'infini et s'en-
trecroiser dans un enchevêtrement inextricable, comme
les fils d'un écheveau de soie embrouillé.

Tout à coup il se trouva, sans savoir comment, les
jambes empêtrées par des hautes herbes, et frappées
de temps en temps comme par des barrières cachées
sous les lianes du lierre terrestre et des plantes grim-
pantes.

L'orage était imminent, les nuages interceptaient
complètement la clarté de la lune. Le tonnerre, de
plus en plus rapproché, faisait entendre ce roulement
sourd qui précède un éclat. Le vent tourbillonnait avec
fureur dans les arbres et les courbait comme des ro-
seaux, et la terre exhalait cette acre senteur qui an-
nonce la pluie.

Hermann, par un dernier effort de volonté, essayait
de bâter le pas et de débarrasser ses jambes des herbes
touffues et entrelacées.

Mais, à chacun de ses mouvements, il lui semblait j
recevoir un violent coup de bâton dans les jambes, !
et plus il s'agitait, plus les coups se multipliaient. '
— Que Satan me soit en aide ? s'écria- 1- il enfin, au ,
paroxisme de la fureur. Eh ! de par Fritz, mon vieil
ami, qui si bien me fit danser hier, mons Lucifer
n'aurait-il pas dans son domaine une pauvre petite
flamme à mon service pour éclairer ma route ? »

En cet instant, de larges gouttes de pluie commen-
çaient à tomber. Tout à coup, une petite flamme
bleuâtre qui ne jetait pas de lumière s'élança de terre
et décrivit sur la terre humide des formes fantastiques.
Elle dansait avec une rapidité magique, tournoyait
autour du tisserand, léchait ses vêtements sans les
brûler, et touchait ses pieds sans leur faire sentir de
chaleur.

Hermann répétait cent fois des jurons horribles; il
se débattait comme un furieux ; niais, bientôt embar-
rassé dans les lianes, il tomba la face contre terre.

En tombant il arracha avec violence un des hâtons
qui frappaient ses jambes à coups redoublés; il l'éleva
vivement jusqu'à ses yeux à la lueur d'un éclair, et
poussa un cri de malédiction.

C'était une croix noire vermoulue et rongée de vers.
11 était égaré au milieu d'un cimetière abandonné.

11 sauta hors des herbes et s'élança sur une tombe
qui semblait plus fraîchement remuée que les autres.
« Tonnerre ! s'écria- t-il, vous êtes bien mal plaisants,
messires les trépassés ! De par le diable ! puisque les
feux de l'enfer n'éclairent pas, n'y a-t-il donc point
une de vos vieilles carcasses qui se veuille lever pour
m'indiquer mon chemin? »

La pluie tombait à torrents. Hermann frappa du
pied la tombe que l'herbe n'avait point recouverte en-
core.

« Holà, vous autres! n'est-il donc point céans
quelque bon compagnon qui me veuille aider ? Vienne
avec moi quelque bon fils de Satpn, et je le garde à
souper ! Je désaltère son gosier de damné avec mes
dernières bouteilles de vin du Rhin, et je le reconduis
ensuite civilement jusqu'en son logis, pour qu'il lui

plaise m'en offrir autant 1 »

Et l'ivrogne accompagnait ses paroles de blasphèmes
et de cyniques éclats de rire; mais tout à coup la ma-
lédiction expira sur ses lèvres et le rire s'arrêta dans
sa gorge.

11 venait de se sentir étreindre par une main glacée.
Cette main sèche, osseuse et crochue, s'enfonçait dan3
sa chair par une pression horrible; puis il se sentit
secouer avec une violence surhumaine.

Sa tête se débarrassa comme par magie, et tout son
sang lui reflua vers le cœur.

Au milieu de toutes les horreurs de la nature bou-
leversée, de toute la furie des orages, des éclats fu-
rieux du tonnerre, des clartés sinistres des éclairs qui
brodaient les nuages de festons de feu, se dressait im-
mobile un spectre presque gigantesque.

Hermann leva vivement les yeux et jeta un cri
rauque, étouffé par la terreur.

Un éclair, qui venait d'illuminer le ciel de l'orienta
l'occident, avait frappé la tête hideuse du spectre :
c'était l'ancien compagnon du tisserand, c'était le kil-
lecroff maudit de toute la contrée, c'était Fritz le

pendu !

Hermann tomba à genoux, glacé par l'horreur, pa-
ralysé par l'épouvante.

La flamme bleue un moment évanouie venait de
reparaître; elle s'élançait hardie et incompressible au-
dev.mt du spectre, et l'enveloppait comme d'un cercle
infernal. Sa faible lumière projetait sur lui seule-
ment des reflets phosphorescents, et Fritz se dessi-
nait sur l'ombre ép lisse comme une silhouette pâle
et bleuâtre.

11 était bien là, tel que l'avaient vu longtemps les •
habitants du pays, attaché au gibet d'Halberstadt. Son
corps sec, long et verdâtre, était disloqué aux articu-
lations j ses traits, horriblement contractés, mimaient
la grimace de la potence; ses cheveux roux étaient
dressés sur son front comme par une suprême an-
goisse, et ses yeux ronds et sanglants sortaient de leur
orbite.

Mais toutes ces hideurs, jadis atténuées par le reflet
terne de la mort, recelaient maintenant la flamme
d'une vie surnaturelle et diabolique. Ses membres
s'agitaient, comme mis en œuvre par un ressort, et se
pliaient lentement aux jointures par un mouvement
automatique. La couleur ardente de ses cheveux était
rehaussée par des lueurs fantastiques qui paraissaient
des jets de feu, et ses yeux voilés par des sourcils épais
comme par une ombre nécessaire, semblaient des
escarboucles et lançaient des éclairs.

11 était immobile et plongeait ces terribles yeux jus-
qu'au fond de l'âme du tisserand. Celui-ci demeurait
fasciné comme devant une puissance invincible; un
râle sourd s'exhalait de sa poitrine, ses dents cla-
quaient, il restait cloué à terre par une terreur
suprême.

C'est que ce n'était plus le cauchemar de la veille,
mais une épouvantable réalité !

Par un mouvement lent, le fantôme leva son bras
droit et retendit vers l'horizon. Bien loin, en droite
ligne, au bout de ce bras, brillait une lumière comme
une étoile dans la nuit. Au même instant un éclair
traversa le ciel, et Hermann reconnut sa maison, où
veillait encore Ketha.

Soudainement dégrisé par la terreur, il bondit hors
du cimetière et prit une course désespérée à travers
la campagne.
H courait avec une rapidité prodigieuse. Ni la pluie

battante qui lui fouettait le visage, ni les rafales du
Teni d'ouest qui l'enlevaient presque de terre, n'arrê-
taient sa course échevelée. Lancé en avant par la force
toute-puissante de la terreur, il traversait, malgré
l'obscurité, les bois et les précipices, sans se heurter,
sans reprendre haleine, sans regarder derrière lui.

Et plus il allait, plus sa course paraissait rapide. On
eût dit, non pas un homme marchant sur la terre,
mais un démon volant au sabbat sur les nuées du
ciel.

Enfin la pluie cessa un instant, et les nuages déchi-
rés laissèrent échapper quelques rayons de lune. Ha-
rassé, hors d'haleine, brisé, n'en pouvant plus, Her-
mann se laissa tomber comme une masse au pied d'un
arbre.

11 's'accouda sur le gazon mouillé et leva les yeux
pour reconnaître le pays. Grand Dieu! il était encore au
pied du gibet d'Halberstâdt, et Fritz, le hideux spectre
aux membres verdis, à la bouche tordue, aux yeux
flamboyants, était devant lui, droit et impassible, le
bras tendu vers l'horizon.

L'horreur rendit au tisserand une nouvelle énergie ;
il reprit sa fuite; les champs, les prés, les montagnes
et les vallées disparaissaient tour à tour derrière lui,
muets témoins des distances franchies.

De temps en temps, il se retournait vaincu par la
fatigue ; alors, il voyait Fritz qui le suivait, toujours à
une égale distance, toujours d'un même pas mesuré
et automatique.

En vain prenait-il un élan plus puissant, en vain
franchissait-il d'un bond des espaces inouïs; en vain,
dans sa course surhumaine, rasait-il à peine la terre...
le spectre, malgré la lenteur de sa marche, ne perdait
pas un pouce de terrain.

Parfois même, Hermann croyait se voir sur le point
d'être atteint et saisi de nouveau par la main de fer
du pendu.

Alors l'effroi lui rendait des ailes, il courait sans se
retourner pendant des instants qui lui semblaient des
heures, et quand les forces lui manquaient et l'obli-
geaient à reprendre haleine, il retrouvait encore le
fantôme derrière lui, et il n'y avait entre eux ni un
pas de plus ni un pas de moins.

La nuit était avancée; la pluie, devenue plus fine,
continuait, froide et perçante; un silence de mort ré-
gnait dans la campagne.

Mais le voyage infernal poursuivait son cours sans
se ralentir. Le tisserand franchissait toujours des bois
et des champs, et cependant il n'atteignait jamais le
but de sa course. 11 semblait que les distances prissent
tout à coup des proportions fantastiques et s'allongeas-
sent outre mesure.

L'infortuné, en vue des maisons du village, criait et
appelait au secours ; mais sa voix expirait dans sa gorge
étoufTée par la peur, et ses dents claquaient avec une
violence qui ne lui permettait pas de formuler une
prière.

Enfin, épuisé, mourant, à bout de force et de cou-
rage, Hermann arriva au seuil de sa maison, saisit
le marteau de la porte et le secoua avec frénésie, en
poussant des hurlements de frayeur.

Ketha reconnut la voix de son mari, et descendit les
degrés en recommandant son âme à Dieu.

Hennajon frappait à coups redoublés ; il entendait la

marche inexorable du spectre derrière lui, et les se-
condes lui paraissaient des siècles d'angoisses.

EnÛn, les verrous sortirent de leurs gâches et la
porte s'ouvrit.

Hermann se précipita dans la maison la tète perdue,
les yeux hagards, comme un insensé. 11 poussa les
verrous avec toute la force qu'il put trouver encore et
jeta autour de lui des regards effarés.

Le spectre n'était pas entré avec lui.

a Femme, s'écria-t-il, vite, vite... apporte ici tout,
tout ce que nous avons... vite... les meubles... les
tonneaux... tout, toutl... »

Et, chancelant, il s'appuyait à la muraille.

Ketha restait immobile sans comprendre. Par un
dernier effort, Hermann entrouvrit le judas de la
porte, et lui montra Fritz qui s'avançait toujours.

La pauvre femme poussa un cri d'horreur :

« Mon frère ! »

Puis, comprenant par une intuition rapide l'idée de
son mari, elle s'élança dans le cellier.

En un instant, les échelles, les cuves, les tonneaux,
furent arrachés de leur place et amoncelés devant la
porte en une formidable barricade.

Dans la chambre commune, en haut des degrés, ils
fermèrent la porte, la verrouillèrent encore et en dé*
fendirent l'accès par une pyramide de meubles qu'ils
se préparèrent à soutenir de leurs corps.

Quand la dernière fortification fut achevée, le tisse-
rand tomba épuisé ; Ketha se jeta à genoux près de lui
et implora Dieu.

Mais les pas du killecroff maudit s'approchaient de
minute en minute... bientôt on les entendit (aine re-
tentir le pavé de la cour sous leur choc sonore.

Ketha saisit Hermann dans ses bras et fit une prière
suprême. Elle avait pardonné et priait Dieu de par-
donner comme elle.

Tout à coup les pas s'arrêtèrent ; il y eut un moment
de silence, et le marteau de la porte lentement sou-
levé retomba avec un bruit sourd.

Tous deux s'élancèrent vers la porte intérieure et se
raidirent, en soutenant les meubles qui la défendaient,
de toute la force de leurs membres crispés.

Puis, immobiles, la respiration arrêtée sur les lèvTes,
ils attendirent.

Au bout de quelques secondes, un second coup fut
répété par l'écho avec un retentissement lugubre.

Un silence solennel régnait dans toute la nature.

Un troisième coup, plus fort que les deux premiers,
fit trembler les barricades extérieures.

Ketha se sentit défaillir.

« Que veut-il, mon Dieu ! demanda-t«elle à son
mari d'une voix si éteinte qu'au mouvement de ses
lèvres seulement il devina ce qu'il n'entendait pas.

— J'ai blasphémé. .. j'ai invoqué Satan... j'ai défié
les trépassés de me montrer ma route, de m'envoyer
un guide... j'ai invité un damné a venir souper
céans... j'ai promis de le suivre après... et FriUest
venu... »

La voix du tisserand expira dans sa gorge, car le
marteau frappa trois fois la porte a temps égaux, et
au troisième coup la première barricade s'ébranla et
il entendit deux tonneaux rouler à terre.

Ce fut une angoisse inexprimable : le» patiente sen-
tirent leurs cheveux se hérisser sur leur tête, et tout
leur sang refluer vers le cœur.

Les coups retentissaient toujours, et à chaque coup

— fis —

un meuble tombait et déblayait l'entrée de la maison.
Enfin, bientôt les verrous eux-mêmes tombèrent sans
résistance.

Puis les pas lents du spectre frappèrent à inter-
valles réguliers les marches de l'escalier.

Quand il eut atteint la dernière, ses doigts osseux
frappèrent un coup sec sur le panneau de la porte, et
la muraille trembla.

Comme à la première barrière, chaque coup ren-
versait un obstacle ; comme à la première barrière,
quand le dernier obstacle fut tombé, la porte s'ouvrit
d'elle-même, et Fritz le pendu apparut sur le seuil.

A cette horrible vue, Ketha tomba évanouie ; Her-
mann s'enfuit dans le coin le plus sombre de la cham-
bre, et se serra contre la muraille comme s'il eût es-
péré y trouver un refuge.

Mais l'impitoyable spectre marcha droit à lui, l'étrei-
gnit de ses doigts d'acier, l'enleva de terre et l'assit en
face de lui devant la table à mangr:

Et quand ils furent assis tous deux, il d irda ses
yeux flamboyants sur son ancien compagnon et frappa
un coup sec sur la table pour réclamer le souper
promis.

Hermann poussa un lugubre cri de désespoir, et fit
de la tête un signe de refus.

«Au nom de Dieu, va-t'en! » articula-t-il faiblement
en essayant un signe de croix impossible.

Mais le killecroff restait immobile, gardant aux lè-
vres son rictus funèbre et fixant sur le tisserand ses
yeux de damné.

Il frappa une seconde fois la table d'un coup plus
impératif. Alors d'une voix étouffée le tisserand ap-
pela sa femme :

« Ketha!... »

La pauvre créature se souleva péniblement et en-
trouvrit les yeux.

A l'aspect de son mari et du spectre de son frère,
elle laissa échapper un cri aigu, et retomba brisée
comme quelqu'un qui sort d'un horrible rêve pour
entrer dans une réalité plus effroyable encore.

Le killecroff frappa une troisième fois.

« Ketha, va nous chercher à boire, » murmura Her-
mann.

Mue par une force surnaturelle, fascinée par le ter-
rible regard du pendu, elle se leva, tira du bahut quel-
ques fruits secs et un morceau de jambon, et les posa
sur la table entre les deux convives ; ensuite elle rinça
machinalement deux gobelets d'étain et Les mit à côté;
et toujours suivie par ces deux yeux qui semblaient
des torches allumées par le feu de l'enfer, elle des-
cendit à la cave pour y prendre les dernières boa*
teilles qu'Hermann y avait laissées.

Quand les bouteilles eurent été déposées devant lui,
Fritz prit son gobelet et l 'éleva en l'air.

Hermann le remplit jusqu'au bord et reposa la bou-
teille sur la table.

Mais le bras du spectre resta immobile et tendu jus-
qu'à ce quTlerman se fût aussi versé à boire, et eût
approché le vin de ses lèvres bleuies par la peur.

Alors la liqueur dorée sembla descendre par le go-
sier du killecroff comme par la bonde d'un tonneau
vide. Et tout en buvant il dirigeait vers le tisserand
son regard fixe, et, sous cette insupportable pression,
Tin fortuné fut forcé de boire aussi.

Quand Hermann abaissa son gobelet, il retrouva de-

vant lui le bras tendu de son hôte qui demandait en-
core du vin.

11 lui fallut remplir de nouveau son verre vide et
renouvela* la libation funèbre.

Et quand les deux premières bouteilles furent vi-
dées, Fritz, toujours impitoyable, frappa pour en de-
mander d'autres.

Toujours sous la domination infernale du killecroff,
Ketha obéissait à ses signes sans conscience d'elle-
même.

Fritz ne mangeait pas, mais il buvait toujours. Le
vin semblait circuler dans ses veines comme en des
torrents avides et desséchés, sans animer son visage,
sans échauffer ni assouplir ses membres rigides.

Enfin, quand la dernière bouteille eut versé sa
dernière goutte de liqueur, quand le dernier gobelet
fut vidé, le spectre se leva, et d'un geste inflexible, fit
signe au tisserand de le suivre à son tour.

Mais d'un bond qui contenait une énergie su-
prême, le malheureux s'élança au fond de la chambre
et s'accrocha de toute la force de sa plus puissante
étreinte aux colonnes du lit. Puis, avec un cri déchi-
rant, il invoqua une dernière fois Ketha comme un
ange protecteur.

Par un mouvement plus prompt que la pensée, la
pauvre femme s'était jetée sur son mari pour essayer
de le couvrir de son corps.

Mais le killecroff grinça son sinistre rire et plongea
ses doigts crochus dans l'épaisse chevelure du tisse-
rand ; d'un seul effort, il l'enleva à cette faible égide
et rejeta Ketha loin de lui.

Ce fut alors entre le mort et le vivant un combat
horrible, sans pitié ni merci.

Ketha s'accrochait en sanglotant aux vêtements de
son mari; elle invoquait Dieu et implorait môme jus-
qu'au damné.

Hermann étreignait de toutes ses forces les meubles,
les murailles, les marches de l'escalier.

Mais l'épouvantable spectre semblait ne pas enten-
dre les prières, ne pas sentir la résistance.

Arrivé à la porte extérieure , Hermann saisit le
chambranle et s'y accrocha des ongles et des dents ;
Ketha se jeta à genoux en travers du chemin.

Fritz la poussa du pied et passa entraînant sa proie
sans se retourner.

Ketha resta évanouie sur le seuil de sa demeure.

Quand elle reprit ses sens, la nuit laissait entrevoir
les premières lueurs du matin, et une cloche funèbre
sonnait le glas des trépassés, car Barbel venait d'ex-
pirer chez le recteur d'Arnsberg.

Alors elle monta dans la chambre haute et s 'age-
nouilla pour prier, près de la fenêtre en tr 'ou verte.

La pluie avait cessé, les nuages se dispersaient dans
le ciel, et à l'horizon les teintes blafardes qui annon-
cent le jour faisaient ressortir eu noir les silhouettes
des clochers et des donjons .

Bien loin, bien loin dans la campagne, Ketha re-
connut encore le fantôme du killecroff qui traînait
parmi les ronces et les pierres le corps inanimé de son
mari.

Et, dit la légende, jamais plus Hermann le tisse-
rand ne reparut ici-bas.

.
(1) Les anciennes légendes allemandes donnent le nom de
killecroffs aux enfanta possédés du diable. Selon les mêmes
légendes, ces enfants, qui se faisaient remarquer par leurs
vices, mouraient toujours avant d'avoir atteint leur vingt
et unième année.

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